
Je ne connaissais pas vraiment le principe des randonnées en refuge. J’avais voyagé à travers plusieurs régions de mon pays et au-delà de ses frontières, mais jamais je n’avais expérimenté cette manière de partir en nature, si courante ici. J’étais curieux de découvrir comment ce mot « refuge » prenait vie dans une société qui, pour beaucoup, est devenue elle-même un refuge contre l’exclusion, les guerres et les violences du monde.
C’est ainsi que j’ai vécu, en octobre dernier, une sortie au refuge du Grand-Duc, une randonnée dans le réseau de sentiers du Club de plein air de Saint-Donat.
Quelques jours avant le départ, nous nous sommes réunis en rencontre virtuelle pour préparer l’aventure. À travers les écrans, je sentais déjà l’attente douce et vibrante qui précède les moments importants : un mélange de curiosité, d’impatience et de joie discrète. Nous ne savions pas encore que cette randonnée deviendrait plus qu’une marche dans les bois : une traversée intérieure, une expérience d’inclusion, un hommage à la beauté du Québec.
Le jour venu, nous nous sommes retrouvés près du métro Crémazie. Les sacs étaient lourds, les rires légers, et l’énergie du groupe se tissait déjà. Après une heure et demie de route vers les Laurentides, la ville s’est effacée. Les forêts ont pris sa place, immenses et bienveillantes. Quelques maisons défilaient encore, puis la vue s’est ouverte, vaste et colorée. L’air est devenu plus pur, plus vif. L’odeur des pins nous accueillait comme un murmure : Bienvenue chez vous.
Notre premier arrêt, au parking des Pionniers, fut celui des derniers ajustements. Puis les pas se sont engagés sur le sentier. Les feuilles tombées craquaient sous nos chaussures, les voix montaient par instants, et la forêt nous enveloppait.
À midi, nous nous sommes arrêtés près d’une chute d’eau. Avec les feuilles colorées d’automne, le paysage était beau à contempler. La lumière s’y brisait en éclats, et le murmure du courant semblait nous parler. Une chaise solitaire invitait à la contemplation. Nous avons partagé une collation, mais surtout des mots. Je me suis senti infiniment vivant : petit devant l’immensité de la nature, mais profondément lié à elle.
Plus loin, une participante m’a aidé à refaire mes lacets, plusieurs fois, m’apprenant même sa méthode pour qu’ils tiennent mieux. Un geste simple, presque banal, mais chargé d’humanité. Ces attentions tissaient entre nous des ponts invisibles.
Lorsque nous sommes arrivés au refuge du Grand-Duc, chacun a pris sa place naturellement : certain.e.s préparaient le repas, d’autres allaient chercher de l’eau. Une harmonie simple, qui m’a rappelé ce que j’admire dans le vivre-ensemble communautaire : l’entraide spontanée.
Un imprévu est venu pimenter la soirée : un réchaud défaillant. En d’autres circonstances, Frédéric – homme bienveillant, pilier discret de l’équipe et mari d’Adrienne – aurait sans doute trouvé la solution. Il n’était pas des nôtres cette fois. Sa présence manquait à Adrienne, qui souriait en reconnaissant combien elle comptait sur lui pour ce genre de réparation où il excellait. Et ceux qui le connaissaient ressentaient aussi son absence, tant son aide et sa bonne humeur font partie du paysage habituel des sorties.
Pourtant, Adrienne a relevé le défi seule. Elle s’était promis d’apprendre à se débrouiller davantage, et elle a tenté de réparer le réchaud avec patience. Le lendemain, malgré ses efforts, l’appareil avait définitivement rendu l’âme. Alors, grâce à la créativité de Mzia et à l’ingéniosité d’Adrienne, un thé improvisé a vu le jour, chauffé à la cheminée. Nous avons ri : la débrouillardise québécoise brillait dans toute sa splendeur. Nous étions fier·e·s d’Adrienne, et profondément reconnaissants envers Mzia pour son sens pratique et sa douceur.
Le matin suivant, j’ai plongé ma main dans l’eau du lac. La météo indiquait 3 °C. Le froid m’a traversé comme une flèche. Puis mes pieds ont touché l’eau, et j’ai éclaté de rire. Deux fois, je suis allé puiser de l’eau ce matin-là. Chaque contact avec le lac me rappelait que la nature se vit aussi par le choc et la surprise.
Après le déjeuner, Mzia nous a proposé une séance de yoga en plein air. Allongés sur le sol, entourés de lumière et d’arbres, nous respirions lentement et pratiquions des étirements. Dans ce silence habité, j’ai senti les frontières s’effacer : il ne restait que des humains et la nature, reliés par le souffle et la présence.

Plus tard, Adrienne et Mzia nous ont guidés sur le sentier des arbres. Adrienne nous parlait des conifères, des mousses, des érables et de leurs fruits en hélice. Le corps et l’esprit était disposé à apprendre et assimiler ces nouvelles connaissances.
Avant de repartir, nous avons choisi trois symboles : une feuille, une pierre et un fruit d’érable. À travers eux, nous avons déposé ce que nous acceptions de laisser partir, ce que nous voulions garder et ce que nous voulions accueillir. Les mots étaient simples, les émotions profondes : solitude, tristesse, espoir, gratitude, renaissance.
J’avais déjà vécu le canot-camping et le kayak avec Plein Air Interculturel.
Cette randonnée est venue compléter un cycle, comme une nouvelle étape dans mon chemin d’enracinement au Québec et au Canada. Elle m’a rappelé que l’intégration ne consiste pas seulement à comprendre une culture, mais à la vivre, la sentir, la partager : dans la marche, dans le froid d’un lac, dans la chaleur d’un feu.
Je suis reparti le cœur élargi, reconnaissant envers Plein Air Interculturel, ses animateurs et animatrices, ses bénévoles, ses partenaires, et envers chaque personne rencontrée sur le sentier.
Les Laurentides resteront pour moi cet espace où la nature, l’amitié et la diversité se rencontrent pour écrire un nouveau chapitre de mon histoire canadienne. Là, j’ai compris que le refuge n’est pas seulement une cabane où l’on se protège des intempéries : c’est aussi un lieu intérieur où l’on dépose le fardeau du quotidien, où la nature apaise et où l’on revient à l’essentiel. En vérité, c’est tout le sentier de la randonnée qui devient un refuge.
Le chemin du retour a été tout aussi agréable, bercé par la musique de Gims et des chansons espagnoles que j’aime, choisies dans la playlist de mes amies randonneuses.
Ce fut plus qu’une randonnée.
Ce fut une thérapie de l’âme.
Rendez-vous l’hiver pour des nouvelles aventures…
Par Jonathan, participant


